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Vieillir, habiter, coopérer : rencontre avec Old'up

31.03.26

 

En 2026, Le Sens de la Ville a souhaité investir la question de l’enjeu du vieillissement – pour développer une culture de la question, comprendre ses effets sur la ville, et se construire quelques convictions. Pour ne pas réinventer la poudre, ni tomber dans le “solutionnisme immobilier”, nous avons choisi de commencer par lire, écouter, échanger avec… des personnes qui ont déjà réfléchi à la question.

Première rencontre : l’association Old’Up, qui conduit des actions et mène des réflexions « par et pour les vieux ». Echanger avec les premier·es intéressé·es : il nous a semblé que c’était là une bonne entrée en matière…

 

Nos invité·es sont :

> Marie Geoffroy, qui est investie dans l’association depuis ses débuts, après avoir mené une carrière de sociologue. Elle a participé pour Old’Up à plusieurs travaux, dont une enquête et un guide sur l’habitat des personnes âgées qui nous ont particulièrement intéressé·es : « Quel cadre de vie pour nos vieux jours ? »

> Jean-Luc Noël, psychologue clinicien spécialisé en gérontologie, qui accompagne depuis plusieurs années Old’Up en tant que référent scientifique.

 

Nous vous recommandons la lecture intégrale de l’interview qui suit, car Marie et Jean-Luc ont été passionnants. Si néanmoins, vous devez vraiment vous contenter d’une synthèse, elle vous est proposée en fin d’article !

 

 

 

Partie 1 : la reconnaissance sociale des vieux

 

Le Sens de la Ville : C’est quoi l’association Old’up ? et pourquoi a-t-elle été créée ?

 

Marie Geoffroy et Jean-Luc Noël : L’association a été créée en 2008 par Marie-Françoise Fuchs, qui était alors Présidente de l’Ecole des Grand-parents. Elle a alors fait le constat qu’à partir d’un certain âge, les petits-enfants ont grandi et n’ont plus besoin de leurs grands-parents… et qu’à partir de ce moment, une nouvelle période de vie s’ouvrait pour ces derniers.

Le grand âge, ce n’est donc pas seulement la grand-parentalité : il y a plusieurs étapes dans la retraite, et chacune de ces étapes peut être vécue et investie de manière différente – à tel point que parmi « les personnes âgées », plusieurs générations se côtoient en réalité.

Old’up est née de ce constat. Et Old’up, ça veut dire : « les vieux, debout ». Aujourd’hui, l’association est animée « par les vieux et pour les vieux », avec différentes activités : des réunions et groupes de paroles sur des thématiques diverses ; des groupes de travail ; du plaidoyer, pour influer sur les représentations de la vieillesse et sur les politiques publiques ; et de l’expertise à destination d’institutions, pour les aider à mieux prendre en compte les besoins des personnes âgées.

Par exemple, nous avons travaillé avec la SNCF sur l’enjeu de la prise en main des billets électroniques, nous avons fait une visite de la Cité des Sciences pour leur faire un retour d’usage sur leurs expositions… Notre regard permet de mettre l’accent sur des choses qui ne sont pas perçues.

 

 

LSDLV : Ce constat initial, c’est qu’il n’y a pas « une vieillesse » mais « des vieillesses » : entre des personnes sexagénaires et des centenaires, il y a 2 générations d’écart - et des enjeux, des besoins, des réalités très différentes.

 

MG : Oui, on parle aujourd’hui de familles à « 5 générations » : un enfant peut connaître aujourd’hui à la fois sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère et son arrière-arrière-grand-mère.

Même au sein de l’association Old’up, il y a des décalages générationnels. Entre ceux qui ont 60 ans et ceux qui en ont presque 100, ça peut frotter parfois : les plus jeunes trouvent que les vieux sont trop lents !

Et puis le vieillissement, ce n’est pas linéaire : on peut avoir des difficultés à marcher, des chutes, des troubles de l’alimentation… mais ça ne se manifeste pas de la même manière, ni au même moment, pour tout le monde.

 

JLN : Il y a là une question entière, qui est celle de la gérontologie : qu’est-ce qui définit la vieillesse ? est-ce que la vieillesse existe ?

Cette question est complexe, car tout le monde ne perçoit pas la vieillesse de la même manière. Par conséquent, derrière l’appellation de « vieux », on en vient à mettre dans une même catégorie uniforme des personnes qui ne se ressemblent pas, et on gomme leurs différences sous des généralités.

 

 

LSDLV : Il y a donc une question cruciale de représentation de la vieillesse.

 

MG : Oui, cette tentative d’uniformisation renvoie les vieux à l’idée que quand on est vieux, « on n’est plus capable de », « on doit être protégé »… voire on doit être contrôlé.

 

JLN : Ces représentations sont négatives parce qu’elles sont axées sous l’angle de la perte et de la dépendance.

On parle beaucoup des conséquences du vieillissement en termes de risques : le risque de chuter, de dénutrition.... Cela amène à une forme d’infantilisation des vieux - dans une volonté de les sécuriser, mais sans leur permettre de prendre des décisions en toute conscience par rapport à leur situation.

 

MG : La question de la conduite automobile est très représentative de cet enjeu. On dit : « à partir de 75 ou de 80 ans, il faudrait arrêter de conduire ». Cela n’a pas de sens de faire ces généralités : il y a des personnes de 60 ans qui sont incapables de conduire, et d’autres qui s’en sortent très bien à 80 ans.

A ce propos, en faisant notre enquête sur le cadre de vie, nous avons constaté que les femmes prennent souvent par elles-mêmes la décision d’arrêter de conduire, sans pression extérieure. Alors que souvent, le rapport des hommes à la voiture est différent : arrêter de conduire est vécu comme une perte de puissance très forte…

Donc il faut sensibiliser, oui, et sans doute les hommes plus que les femmes. Mais avec des phrases comme « j'ai enlevé les clés à mon père parce qu'il ne faut plus qu'il conduise », « je lui ai pris la voiture », on est dans de l’infantilisation pure.

 

JLN : Alors que la vieillesse, ça peut aussi être l’âge de nouvelles découvertes. On ne s’arrête jamais de grandir, de découvrir des univers qu’on ne connaît pas, et de se découvrir soi-même. Elle est beaucoup racontée sous un angle négatif… alors qu’on peut le voir comme un nouvel aménagement de soi-même avec le monde.

 

MG : Nous avons dans l’idée que les nonagénaires et les centenaires sont des « pionniers » : ils découvrent, et nous font découvrir, des choses qui n’ont jamais été explorées. Ce sont des premiers de cordée !

 

JLN : Et puis, à tous les âges, on peut continuer de changer de manière positive.

Dans un groupe de parole, j’ai demandé à une femme de 95 ans ce qui avait changé pour elle. Elle m’a répondu : « je suis devenue tolérante ». Cette femme était proviseure de lycée, elle avait longtemps été très sévère – et avec le temps, elle avait changé sa manière de voir. Elle s’était enrichie. Et elle était heureuse d’être devenue ce qu’elle était.

Là, on est complètement à l’opposé de l’imaginaire de la perte. Et pour pouvoir entendre ça, il faut donner la parole aux vieux.

 

MG : Il faudrait aussi que la société perçoive à quel point on s’est adapté. On dit toujours qu’on ne sait pas faire, qu’on n’est pas assez à l’aise avec les nouvelles technologies, etc. Mais notre génération s’est adaptée de manière extraordinaire !

Nous avons grandi dans une société avec des modèles familiaux très traditionnels. Aujourd’hui, nos petits-enfants ont des enfants sans être mariés, l’homosexualité est devenue visible, il y a eu de nombreux progrès technologiques… Nous avons fait face à ces changements sociétaux avec beaucoup de tolérance et de capacité d’apprentissage. Mais la société garde l’image du vieux qu’il faut protéger, qui est dépendant…

 

JLN : … et du vieux qui est une charge pour la société ! La vieillesse est présentée comme un coût, comme un poids qui pèse sur la société. Cette représentation-là est la seule à être mobilisée lorsque l’on parle de réforme des retraites…

 

MG : … et avec cela, on oublie tout l’apport des vieux à la société. Moi, je dis souvent que si les vieux se mettaient en grève, tout s’arrêterait.

Tout l’investissement que les vieux mettent dans la société par leur bénévolat est méconnu. Qui s'occupe de l'alphabétisation ? des Restos du cœur ? de la Croix-Rouge ? des chorales ? de l'entretien du patrimoine ? qui va visiter les prisonniers ? combien de maires, de sénateurs sont des vieux ?

Tout le domaine du caritatif, c’est les vieux. Tous les présidents de clubs de football, c’est des vieux. Et même ceux qui s’occupent des vieux pour les faire sortir de chez eux, c’est des vieux ! Sans parler du rôle central des vieux dans la garde des jeunes enfants, et comme aidants de leurs proches : l’aidant le plus fréquent aujourd’hui, c’est l’épouse âgée.

Nous faisons énormément. Mais ce travail gratuit, fait par des invisibles qui s’occupent d’autres invisibles, est passé sous silence – et on reste avec la vision que nous sommes une charge pour la société !

 

 

Partie 2 : habiter vieux

 

 

LSDLV : En 2022-2023, vous avez lancé l’enquête « Quel cadre de vie pour nos vieux jours ? ». Pourquoi cette enquête, et comment l’avez-vous menée en pratique ?

 

MG : Nous étions partis de l’idée de travailler sur le logement des personnes âgées, puis nous nous sommes aperçus que c’était réducteur. Il nous est apparu nécessaire de prendre aussi en considération le lieu où l’on habite, son environnement, et les possibilités qu’offre cet environnement : les commerces, les médecins, les lieux de promenade, de rencontre, de relation sociale…

Nous avons adopté la notion de « cadre de vie » car c’est une notion politique, élaborée par le philosophe et sociologue Henri Lefebvre dans les années 1960. Elle sous-tend l’idée de demander aux gens ce qu’ils souhaitent, et la possibilité d’un choix.

Sur cette base, nous avons construit un questionnaire, que nous avons diffusé en ligne notamment par l’intermédiaire d’une mutuelle, et nous avons reçu 1000 réponses exploitables.

 

 

LSDLV : Qu’en avez-vous appris ?

 

MG : Le résultat principal de cette enquête, c’est que les gens ne se préparent pas. Les plus jeunes disent : « J’ai 65 ans, je n’ai pas de problème de santé, je verrai plus tard ».

Les plus âgés disent : « J’ai 85 ans, vous voulez que j’adapte mon logement à mon âge ? J’ai un tas de difficultés, c’est trop tard ».

Et puis entre les deux, certains disent : « j’y réfléchis ».

Sur beaucoup de questions importantes, il n’y a pas d’anticipation : qu’est-ce que je vais faire de mes affaires, de mes meubles, si je passe d’une maison à un appartement ? que se passe-t-il le jour où je ne peux plus marcher, plus conduire ?

Alors on s’est dit qu’on ne pouvait pas en rester au constat, et on a conçu un “guide des bonnes questions à se poser”. Il ne sert pas tant à expliquer quels types de logements sont possibles, qu’à inciter à se poser les bonnes questions - notamment pour les personnes qui veulent rester chez elles : est-ce que vous avez des escaliers ? est-ce que vous avez un enfant, un parent proche qui peut venir vous aider ? est-ce que vous êtes loin d'un hôpital ? est-ce que vous avez un médecin traitant ? si vous voulez sortir, est ce que vous avez un autobus ? si vous ne pouvez plus prendre le métro, comment vous vous déplacez ? etc.

 

 

LSDLV : L’une des volontés qui revient beaucoup, c’est celle de rester à domicile. Quand on regarde les choses d’un point de vue statistique, cette réalité peut interpeller : on voit beaucoup de personnes âgées rester dans des grands logements qui ne sont plus forcément adaptés pour elles, alors que des familles peinent à trouver un logement… [à ce sujet, voir notamment cet article de Transitions.city]

 

MG : Oui - et d’ailleurs, certains bailleurs sociaux organisent des échanges d’appartements pour rééquilibrer les occupations. Mais cela met au jour de nombreuses questions.

Beaucoup de personnes préfèrent rester dans le même immeuble ou dans le même quartier, pour pouvoir conserver leur cadre de vie. Et souvent, on leur propose des logements en rez-de-chaussée, qui sont les plus adaptés en termes d’accessibilité… mais beaucoup de personnes âgées ont peur d’habiter en rez-de-chaussée.

Et puis, déménager dans un logement plus petit est discutable : en vieillissant, on peut être amené à avoir besoin d’une personne de garde à domicile, jour et nuit - et alors, cela nécessite d’avoir de la place pour l’accueillir.

 

JLN : Et puis la vision statistique ne suffit pas. Un habitat, c'est aussi un endroit où on se sent chez soi : même si elle n’est plus utilisée, une pièce peut encore avoir du sens, elle est encore chargée d’une histoire. Quitter un logement dans lequel on a vécu, c’est un déracinement.

 

 

LSDLV : Derrière le fait de « rester dans son domicile », il y a donc plusieurs choses : rester dans un endroit où on a construit une partie de son histoire ; rester dans un environnement qu’on connaît, dans lequel on a ses habitudes ; et puis être « chez soi », dans un endroit où on a son autonomie. Qu’est-ce que ça veut dire, être « chez soi » ?

 

JLN : Cette notion est complexe. Pourquoi ne se sent-on pas « chez soi » dans un EHPAD ? Peut-être parce qu’on ne peut pas fermer la porte.

Dans un logement indépendant, on a la possibilité d’ouvrir ou de fermer la porte. On peut être dans un espace à soi, où l’on peut prendre ses propres décisions – qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Le vieux à domicile qui refuse d’ouvrir la porte, ce n’est peut-être pas une « bonne décision » pour lui, mais ça reste l’expression d’un choix.

 

MG : Mais être « chez soi », ça ne veut pas dire être autonome et libre pour autant ! Il y a beaucoup de personnes âgées qui passent la journée chez elles toutes seules parce qu’elles ne peuvent pas bouger, et dont la clé est sous le paillasson pour que les aides à domicile puissent entrer. Alors certes, elles sont à leur domicile… mais elles sont quand même dépendantes de l’extérieur.

Il y a dans l’idée que si vous êtes chez vous, vous décidez comme vous voulez : ce que vous faites, quand vous le faites, où vous le faites. Mais c’est faux. Vous êtes aussi dépendant du passage de l’aide-soignante, de l’infirmière…

 

JLN : Pourtant, il reste dans l’imaginaire que « ne pas partir de chez soi, c’est bien ». Alors que cela peut être une illusion. Il y a plein de vieux qui sont malheureux chez eux, et pour qui l’EHPAD peut être une vraie chance.

Il faut aussi rappeler que « chez soi », c’est l’endroit où on se sent bien, en sécurité. Et que ça, c’est forcément différent selon les personnes : il y a des personnes qui veulent absolument rester dans leur environnement habituel parce que c’est leur vie, leur identité ; et il y en a d’autres qui seront mieux ailleurs.

En fin de compte, on dit que « les vieux veulent rester à domicile », mais on pourrait poser la question différemment : à part rester à domicile, qu’est-ce qu’il y a ?

Le sujet, c’est surtout que beaucoup ne veulent pas aller à l’EHPAD – et que les alternatives ne sont pas connues.

 

 

LSDLV : Pourquoi ce rejet vis-à-vis des EHPAD ?

 

MG : En France, les EHPAD sont le fruit d’une histoire : celle des hospices, qui sont des établissements qui ont été construits pour les vieux pauvres, en-dehors des villes – parce qu’on ne voulait pas les voir ! Cela dit quelque chose d’une vision des vieux, et particulièrement des vieux pauvres, que l’on considère comme des « encombrants » - c’est d’ailleurs le titre d’un roman [Les Encombrants, Marie-Sabine Roger].

 

JLN : Héritiers de cette histoire, les EHPAD sont des établissements médico-sociaux : le principe sous-jacent, c’est qu’on réunit des personnes qui ont une pathologie et qu’on mutualise le personnel soignant. Ces établissements sont donc calqués sur un modèle hospitalier – et leur principal financeur, ce sont les ARS.

Par conséquent, il est difficile d’y faire autre chose que du soin : l’ARS, elle finance de la santé, elle ne finance pas les sorties au musée ! Et le Département, il n’a plus d’argent. Les modèles de financement ne permettent pas des innovations plus douces, plus adaptées à chaque personne.

 

 

LSDLV : Et quelles sont les alternatives, entre rester chez soi et aller à l’EHPAD ?

 

MG : Les alternatives, il y en a, mais elles sont relativement peu connues - et pas toujours relayées par les acteurs publics.

Il y a bien sûr les résidences-autonomie (anciennement foyers-logements), qui ont l’avantage d’être à des prix abordables. Le problème, c’est qu’elles sont réservées à des personnes qui n’ont pas de problème d’autonomie : le jour où tu as un problème, tu dois trouver une solution ailleurs.

Or, on peut changer une fois de logement dans la vieillesse, mais pas 36 fois… Il faut adapter ce modèle, et la loi est en train d’évoluer dans ce sens.

Et puis il y a des habitats regroupés, qui peuvent prendre des formes diverses. Cela a été beaucoup expérimenté aux Etats-Unis, au Canada, et dans le nord de l’Europe. Il y a de bons résultats, même si ça soulève plein de questions : quelle charte de vie commune ? comment mettre en place l’aide médicale et paramédicale, et à quel prix ? quelle gestion des espaces communs ? que se passe-t-il lors du décès de membres ? etc.

 

 

LSDLV : Et en France ?

 

MG : Oui, il y a des exemples. J’en connais en milieu rural, où des maires de plusieurs villages se sont réunis pour proposer un habitat regroupé pour des vieux de leurs villages, avec des espaces communs.

J’ai aussi en tête l’exemple d’un immeuble, près de Dijon, dans lequel existe un mélange de population entre des jeunes et des vieux – avec des espaces communs au rez-de-chaussée, et tout en haut un étage pour les personnes âgées dépendantes. Ça permet des échanges de services : les vieux gardent les enfants quand les parents vont au cinéma ; les parents font les courses au marché pour les vieux…

Mais ça peut quand même poser des problèmes, quand les « pionniers » s’en vont, et qu’ils sont remplacés par d’autres personnes qui n’ont pas forcément la même vision collective.

 

Il y a maintenant de nombreux projets en France, notamment menés par des bailleurs sociaux. La question de « qui fait ces projets » est importante : parce qu’il faut que ces logements soient accessibles financièrement.

Or, aujourd’hui, la plupart de ces projets sont portés par des retraités encore jeunes, ayant un bon niveau économique – avec le risque d’un entre-soi. A Paris ou en région parisienne, où le foncier est rare et cher, il est plus difficile de les faire aboutir.

 

 

LSDLV : Et quantitativement, est-ce que c’est significatif ?

 

JLN : Ça se développe, il y a de plus en plus d'initiatives, mais ces initiatives restent expérimentales. Elles sont souvent l'œuvre de militants, qui ne sont pas effrayés par le collectif – dans un pays où on a encore une culture très individualiste du logement.

Et ces projets demandent de l’engagement : ils peuvent mettre plusieurs années à aboutir… et à la fin, les résidents n’y habiteront peut-être que pendant quelques années.

 

 

LSDLV : Ces projets impliquent aussi de s’engager dans un nouveau projet de vie, de se projeter dans l’avenir – ce qui va à contrecourant des représentations de la vieillesse que nous évoquions plus tôt.

 

JLN : Oui ! Tant qu’on s’inscrit dans un projet, il y a du mouvement possible, on n’est pas dans la perte. Et effectivement, un nouveau logement, c’est un sacré projet.

Ça me fait penser à une de mes patientes qui disait : « j'en ai marre qu'on me demande : à votre époque, comment c'était ? Mon époque, c'est maintenant ! » Parce qu’elle a des projets, elle est dans le présent.

Cela nécessite de savoir de quoi on a envie. Est-ce que je veux voir du monde, discuter, être en relation ? est-ce que je veux que tous les dimanches ressemblent à une fête ? ou est-ce que je veux juste être peinard ?

C’est aussi cela qui guide l’ordre des possibles.

 

MG : Même l’adaptation du logement, ou le départ vers une résidence-service ou un EHPAD, c’est un projet. Alors qu’on infantilise beaucoup les vieux, en disant : « ils n’ont plus de projets, ils sont vieux de toute façon, on décide pour eux ».

Là-dedans, le poids des enfants et de leurs représentations est très fort. Il y a une formule que je déteste, c’est : « j’ai placé mon père ». Comme si on parlait d’un objet qu’on prend, qu’on déplace, et qu’on pose.

 

 

 

Partie 3 : des vieux dans la ville

 

LSDLV : L’enquête que vous avez menée sur le cadre de vie aborde beaucoup la question du logement, mais finalement assez peu celle de l’espace public et de la ville - comme s’il y avait une sorte d’“assignation à résidence” des personnes âgées…

 

MG : Accéder à la ville, ça commence par le logement. On n’y pense pas forcément, mais avant de penser la mobilité dans la rue, il faut d’abord penser la mobilité dans l’immeuble : quand vous habitez au 4ème étage sans ascenseur, qu’il n’y a pas de rampe dans l’escalier, que les marches sont trop hautes, et que la lumière s’éteint toute seule à la fin du minuteur… sortir de chez soi, c’est déjà un parcours du combattant. Sans parler de la porte d’entrée que vous ne pouvez pas pousser parce qu’elle est trop lourde, ou du digicode dont les chiffres sont trop petits.

Ce sont de multiples détails qui ne sont pas vus, et auxquels il faut pourtant penser.

 

JLN : A vrai dire, on en vient à se demander si la société a vraiment envie de voir les vieux dehors. Quand un vieux est au supermarché à 19h, il se trouvera toujours quelqu’un pour lui dire : « mais pourquoi vous êtes venu à cette heure-là ? vous avez tout votre temps ». Est-ce qu’on se permet de dire ça à n’importe qui d’autre ? En creux, ce qui s’exprime, c’est une vision très âgiste : on préférerait que les vieux restent chez eux… ou qu’ils n’en sortent que quand cela nous arrange. Cela raconte quelque chose de nos représentations du vivre-ensemble et de la vieillesse, et de notre méconnaissance des besoins des autres.

C’est une chose qui m’a marqué, lors d’un voyage en Suède : là-bas, les vieux ont beaucoup plus leur place dans la vie publique, à tel point que mes enfants étaient très étonnés de rencontrer des personnes âgées au match de foot, ou en maillot de bain au spa.

 

MG : Et il y a une responsabilité des pouvoirs publics, qui disent que « les vieux veulent rester chez eux »… alors qu’au fond, ça les arrange drôlement que les vieux restent chez eux.

 

 

LSDLV : Comment peut-on rendre la ville et les espaces publics plus adaptés ?

 

MG : On dit qu’il faut que les vieux sortent, pour rester en forme… mais encore faut-il que la ville soit adaptée.

Il y a des choses évidentes : par exemple, avoir un abri pour attendre le bus, c’est bien. Mais quand il n’y a que 3 places sur les bancs, cela donne l’impression que ça n’a pas été pensé. Et si l’on enlève les bancs pour éviter que les sans-abris ne s’y installent, on empêche aussi les personnes âgées de s’asseoir.

Il y a aussi des choses moins évidentes. Rien que traverser la route, ça peut être compliqué. Quand il y a une voie de bus à contresens, ou des voitures électriques qu’on n’entend pas arriver, c’est compliqué. Sans parler de traverser des pistes cyclables aux heures de pointe, quand on marche doucement, avec des trottinettes qui circulent dans les deux sens.

La prise en compte des besoins des personnes âgées dans l’espace public, ça veut aussi dire réfléchir aux conditions de partage de l’espace. Les zones piétonnes, c’est une très bonne initiative – mais la cohabitation entre des enfants qui jouent au ballon et des personnes âgées en déambulateur, ça ne va pas toujours de soi. Il faut apprendre à faire attention aux besoins des autres.

 

JLN : Prendre en considération les vieux, ce n’est pas juste dire « j’aime bien les vieux ». C’est aussi se mettre à leur place : ils ont un temps de réaction qui est plus élevé, ils peuvent craindre le risque de chute, qui peut avoir des conséquences graves pour eux… alors dans ces conditions, c’est normal qu’ils ne traversent pas la rue ou la piste cyclable aussi vite que les autres.

 

MG : Et si ça ne fonctionne pas par l’éducation, et par une attention les uns aux autres… alors il faut passer par du lobbying et par la loi. C’est de cette manière que les personnes en situation de handicap sont parvenues à rendre visible et à faire respecter leurs besoins : maintenant, quand il y a des places de parking réservées, c’est évident pour tout le monde qu’il faut la leur laisser.

 

 

LSDLV : S’il fallait imaginer un “lieu rêvé” pour des vieux, il ressemblerait à quoi ?

 

MG : Pour moi, ce serait un lieu où coexistent les différentes générations ; où on peut avoir des espaces communs, mais aussi des espaces adaptés aux besoins de chacun. Et des espaces où chacun est reconnu pour ce qu’il est, et peut être consulté comme un citoyen à part entière.

C’est une idée importante, la citoyenneté pour tous. Aujourd’hui, on dit qu’il faut davantage prendre en considération les enfants en tant que citoyens ; eh bien, j’aimerais que ce soit pareil pour les vieux.

 

JLN : Oui, une vraie citoyenneté, c’est un préalable. Dans tout ce qu’on a raconté, c’est de discriminations que l’on parle - avec des ressorts similaires aux discriminations vécues par d’autres personnes au nom d’une orientation sexuelle, ou d’un genre.

Dans la vieillesse, on perd le droit d’être libre, de choisir, de prendre y compris des mauvaises décisions. Alors que la citoyenneté devrait être sans condition.

Cet enjeu de liberté, quand on pense à l’aménagement, il appelle une notion d’ouverture et de partage – à l’opposé des dispositifs d’enfermement qui peuvent être imposés aux personnes âgées.

Alors un rêve simple, ce serait d’avoir des salles communes dans les immeubles, où l’on peut avoir des relations de voisinage entre générations. Parce que le voisinage, c’est un endroit de sociabilité important pour les personnes âgées, parfois bien plus rassurant que la famille.

Au-delà de la question des lieux, ce qui est important, c’est la manière dont ceux-ci permettent de créer des liens – et des liens de qualité. Il y a tant de lieux, tant de personnes, même dans des villes et des quartiers très denses, où il y a une solitude extrême.

Ces nourritures relationnelles sont essentielles à toute vie. Et pourtant, elles ne sont pas au cœur des politiques de soin aux personnes âgées : le corps est propre, il est bien traité – mais les âmes sont délaissées.

 

MG : Et s’il n’y a pas la préoccupation de créer du lien, on aura beau aménager des beaux logements… on sera passé à côté de la question.

 

 

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Merci encore à Marie Geoffroy et Jean-Luc Noël pour le temps qu’ils nous ont accordé !

Pour consulter l’enquête et le guide réalisés par Old’up, c’est par ici : « Quel cadre de vie pour nos vieux jours ? ».

 

 

CE QUE NOUS EN RETENONS :

Ce que cette interview rappelle d’abord, c’est qu’il n’y a pas « une vieillesse » mais une pluralité de situations, de trajectoires et de capacités : penser la ville pour les vieux suppose donc de sortir des catégories homogènes et des réponses standardisées. Elle invite aussi à renverser le regard : le vieillissement n’est pas seulement une question de dépendance ou de coût, mais un âge de transformation, de contribution et de citoyenneté active, largement invisibilisé.

Pour les urbanistes, cela implique notamment de ne pas réduire le sujet au logement : c’est bien le cadre de vie dans son ensemble (proximité, mobilités, sociabilités, services) qui conditionne les possibilités d’habiter en vieillissant.

Un enjeu clé est celui de l’anticipation, aujourd’hui largement absente, alors même que les choix résidentiels et urbains sont difficiles à faire trop tardivement.

L’entretien met aussi en évidence un angle mort majeur : la ville est souvent pensée sans les vieux, voire contre leur présence (rythmes, mobiliers, conflits d’usage), ce qui produit une forme d’assignation à domicile. Dès lors, l’adaptation ne relève pas seulement de normes techniques mais d’un partage de l’espace public et d’une attention aux vulnérabilités.

Enfin, il souligne que le véritable sujet n'est pas tant "rester chez soi" que choisir où et comment vivre, dans une diversité de solutions encore peu visibles. En creux, l'enjeu pour les urbanistes est moins de produire des objets que de créer les conditions d'autonomie, de lien social et de réversibilité des parcours résidentiels, en reconnaissant pleinement les personnes âgées comme des habitant·es et des citoyen·nes à part entière.